Edgar Grospiron : la motivation est une énergie qui se cultive

Edgar Grospiron : la motivation est une énergie qui se cultive

15 juin 2018 0 Par Barbara Reibel
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La motivation est un sujet qui me passionne et le mental d’un champion est fascinant à cet égard. Écouter Edgar Grospiron, champion olympique, triple champion du monde et quatre fois vainqueur de la coupe du monde en ski de bosses, parler de la motivation comme d’une énergie qui se cultive, et à laquelle chacun peut accéder, c’est édifiant. Une conférence pleine d’humour, donnée par cet athlète reconverti en coach qui affirme que la fée qui s’est penchée sur son berceau lui a donné « de bons genoux (certes) mais pas de cervelle (vraiment ?) ».

 

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[Transcription de la conférence donnée par Edgard Grospiron à La Coupole de Saint-Louis le 4/06/2018 à l’initiatice de Acteco 3F et de la CCI Alsace Eurométropole – ce texte ne comprend pas la session des questions-réponses]

La motivation est une énergie qui se cultive

Je voudrais vous parler de motivation : je ne pense pas que la réussite soit une question de talent ou une question de moyen ou une question de chance. D’abord et avant tout, il y a la motivation. La motivation est une énergie et cette énergie on peut la cultiver. Elle repose sur quelques principes Et le fait de cultiver ces principes va nous donner de la motivation, c’est-à-dire une énergie à faire des choses qu’on aime, à réaliser des passions. Et je pense que ça, c’est la base de la base de la motivation.

Cette motivation est à la base de toute réussite, de toute performance, car c’est cette motivation qui nous fait trouver les moyens qui peuvent nous permettre après de nous entraîner et de trouver les conditions pour gagner. Et donc ces principes qui forgent la motivation sont ceux que je veux partager avec vous.

J’ai compris très tôt que je n’avais pas les qualités intellectuelles pour réussir à l’école. L’école a été pour moi une souffrance. Moi, la bonne fée quand elle s’est penchée sur mon berceau, elle m’a mis un coup de baguette magique sur les genoux. Alors j’étais pas très content. Je lui ai dit : « Dis-donc Madame La Fée, moi je voudrais un QI comme les autres. » Et elle m’a dit : « Tu prends ça, tu te débrouilles ». Allez trouver un boulot avec de bons genoux mais pas de cervelle ! Moi j’ai trouvé le ski de bosse. Parce que la première fois que j’ai fait une compète de ski, j’étais au départ, terrorisé, tétanisé, et l’entraîneur m’a dit : « tu fais le vide dans ta tête ». Je lui ai répondu : « C’est déjà fait ! ». (Rires)

Je me suis dit que ce sport était fait pour moi, moi je pouvais aller plus vite que les autres parce que je n’avais pas besoin de me prendre la tête à trop réfléchir. Je dis ça mais je ne plaisante qu’à moitié. Car j’aurais pu aussi me laisser impacter, me laisser rabaisser par les gens qui me disaient : « tu es trop turbulent, pas assez concentré, tu penses toujours à t’amuser, tu fais passer le travail après, il faudrait que tu t’investisse plus … » Et c’est là qu’il commençaient à me dépeindre un avenir sombre : « si tu crois que c’est comme ça que tu vas réussir dans la vie, le monde va te bouffer. » Et j’avais tendance à me projeter dans un avenir qui était extrêmement terrifiant.

Connaître ses points forts, c’est essentiel

Et grâce à la bonne fée, j’ai compris quelque chose qu’elle m’avait transmis : d’abord, elle m’a dit que j’avais un point fort, c’était mes genoux. C’est quand même essentiel de savoir quels sont ses points forts. Et ensuite, elle m’a donné un principe : « tu prends ça et tu te débrouilles. » Moi je l’ai interprété comme : « Ce n’est pas en me plaignant de ce qui me manque que j’arriverais à me distinguer dans la vie, mais c’est plutôt en capitalisant sur ce que j’ai. »

Alors je me suis dit : « bon je n’ai pas de cervelle mais ça peut être un avantage » et du coup je me suis dit : « on a au fond de nous suffisamment d’énergie pour faire de nos rêves des réalités. » Il y a cette énergie au fond de nous. Après, ça prend du temps évidemment à mobiliser, ça prend du temps pour se réaliser, c’est une certitude. Mais j’ai compris là qu’on avait cette énergie en nous, qu’on avait cette chose en nous qui nous permettait de faire de nos rêves des réalités.

Capitaliser sur cette énergie

Encore faut-il connaître ses forces, encore faut-il trouver cette énergie que j’appelle la motivation, capitaliser sur ses forces, les développer, capitaliser sur cette énergie qui va nous permettre de trouver les moyens qui nous manquent pour pouvoir créer les conditions de la réussite. On pourrait dire qu’il faut de la chance pour trouver ces choses-là, certes, je pense que la chance fait partie intégrante de la réussite, et que la chance sourit aux plus audacieux.

On ne peut pas ne pas communiquer

C’est pour ça que dès tout petit j’ai eu l’occasion de comprendre des choses importantes sur la manière d’y arriver. Je dis « tout petit » parce que ça se construit avec le temps. J’ai eu la chance d’avoir mes parents, parce qu’on ne réussit pas tout seul, on a ses parents et un encadrement. On transmet à ses enfants et à ses petits-enfants des choses qui peuvent les stimuler et parfois les inhiber. On leur transmet des choses qui en tout cas ne les laissent pas insensibles parce que l’on ne peut pas ne pas communiquer. Même si l’on ne dit rien, c’est quand même de la communication, parce qu’en face, la personne va interpréter le silence, soit comme un désintérêt, soit comme un reproche masqué. Donc la communication c’est vraiment quelque chose d’important.

Et j’ai eu des parents extraordinaires, parce qu’à l’âge de 14 ans mon père m’a dit : «  Edgar, l’heure est venue pour toi de faire un choix. Alors réfléchis et tu vas en parler à ta mère. » Parce que le micro-management, dans la famille, c’était pas mon père, c’était ma mère. Mon père prenait les grandes décisions et après c’était : « Tu te débrouilles avec ta mère. ». C’est pas comme ça chez vous ? (Rires).

Alors je vais voir ma mère et je lui dis : « Maman, je vais faire du ski et là j’entends mon père qui dit : « bah ça sera pas une perte pour la science, va ! ». Ah, ça ne fait pas du bien de l’entendre ! Alors je me retourne et je lui dis : « c’est pas sympa de le dire » Et mon père me répond : « sympa ou pas sympa on s’en fiche, c’est pas ce qui est important. » Je lui demande : « Alors qu’est-ce qui est important ? » Et là mon père me dit : « Ce qui est important c’est que tu réussisses, parce qu’à 18 ans, on te fout dehors. » Là je suis allé retourner voir ma mère et lui dis : « Tu entends maman ce qu’il me dit ? » (Rires).

Mon père m’a laissé l’interprétation du mot « réussite »

Pour moi, j’avais 4 ans pour réaliser les ambitions qui étaient les miennes, pour réussir. Et il ne m’a pas dit réussir quoi, il ne m’a pas dit réussir comment, il m’a laissé l’interprétation du mot « réussite », il m’a laissé trouver l’application du mot réussite à ma vie d’un adolescent de 14 ans, il m’a laissé choisir la voie, mais aussi le niveau auquel j’avais envie d’arriver, le niveau de réussite auquel j’avais envie d’arriver. J’ai trouvé ça extraordinaire

J’ai eu un père exigeant, certes, mais avec une direction claire, et une mère protectrice. C’est quand même pas mal dans la vie, parce que quand on se lance dans des aventures telles que celles-ci un, il y a beaucoup de risques. Parce que le ski de bosses, pour beaucoup, ce n’est pas un métier. Quand j’ai dit à ma mère : « je vais faire du ski, du ski de bosses », c’était pas un métier à l’époque. Il n’y avait pas de débouchés, il n’y avait pas de diplômes, il y avait plus de risque de se planter, voire même de se faire mal, que de réussir.

Se projeter sur un plan B

Avec ma mère, quand on a commencé à se projeter sur le plan B, à penser quel pourrait être potentiellement ce plan B, on s’est dit que si ça marche pas en ski, je pourrais être moniteur de ski, mais je pourrais aussi créer ou diriger un magasin de sport. Et c’est pour ça que j’ai fait des études de comptabilité. Mais j’ai refait trois fois la première année, alors celle-là je la connais, tu vois. Mais je ne connais pas les autres parce que je ne suis jamais passé en deuxième année (Rires).

Mais c’est pas grave, c’était le plan B. Et je n’en ai jamais eu besoin. Mes parents ont créé les conditions pour que je puisse me projeter sur mon plan A et faire en sorte que ça fonctionne, tout en étant sécurisé sur le fait que si ça ne marche pas, on limite les peurs, les peurs de la blessure en cas de contre-performance.

Comprendre et respecter sa nature profonde

Mes parents m’ont permis de prendre ma vie en main. Et cela a été extraordinaire pour moi, qui étais turbulent, actif. J’ai fait du ski parce que ça correspondait à ma nature profonde. J’avais besoin d’être dehors, je déteste être enfermé dans une salle de classe et je déteste me retrouver entre quatre murs. J’avais besoin de me défouler, besoin de faire du sport. C’est comme si mon cerveau, chimiquement, avait besoin d’adrénaline, d’être à l’extérieur, de partir à l’aventure. C’était ma nature d’aller là-dedans et contre nature d’être à l’école, dans un programme plutôt établi.

Et c’est pour ça que j’ai trouvé une forme de motivation, une forme de passion, dans ce que je faisais. Parce que ça correspondait fortement à ma nature. Et je pense qu’une des choses qui était extrêmement importantes pour moi dans le choix de ce sport un peu particulier qui est le ski de bosses, c’est l’humain. Dans le ski alpin, c’est juste le chrono qui juge et qui détermine le résultat. Mais dans mon sport, il y a sept personnes en bas qui vont déterminer, selon des critères bien établis, qui sera le meilleur en fonction de sa descente. Il y a une dimension émotionnelle dans la performance. Il n’y a rien d’émotionnel avec un chrono, c’est un indicateur de performance à la fraction de seconde, au centième de seconde près, et moi ça ne me parle pas. L’émotion ça va me parler, c’est quelque chose qui va plus me parler, et c’est pour cela que je trouve extraordinaire ce sport là, et c’est pour cela que je trouve qu’il correspondait à ma nature profonde

Explorer son rêve de gosse

Et donc j’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont laissé explorer cette nature profonde, qui m’ont laissé libre de mes choix, libre dans ma façon d’interpréter ce qu’était la notion de réussite pour mon père. Je sais même pas encore aujourd’hui ce que ça veut dire réussir, mais quand à 14 ans, il m’a dit ça, moi ça résonnait avec quelque chose de très profond, ça résonnait avec mon rêve de gosse, parce qu’à l’âge de cinq ans j’ai eu un rêve de gosse. Je voulais être le meilleur skieur du monde.

C’est très simple, comment ça s’est développé : à cette époque nous habitions dans une station de ski qui n’avait pas de voiture : La Clusaz. La seule façon de se déplacer dans les rues, c’était le traîneau tiré par les chevaux, mais pour ça fallait de l’argent pour payer les cochers. Ou les skis. J’avais pas d’argent mais j’avais des skis. Du matin au soir, j’avais les skis aux pieds. Mes parents tenaient un magasin de sport sur la place du téléphérique, Vuarnet sport. C’était Jean Vuarnet qui était le promoteur de cette station de ski, champion olympique de descente en 1960 et mondialement connu pour les lunettes qui portent son nom.

C’est-à-dire que mes parents travaillaient pour ce bonhomme, qui était quelqu’un d’immenses à leurs yeux, d’immense à mes yeux, pour tout ce qu’il avait réussi à faire déjà dans sa vie. Et ils étaient fiers de travailler pour ce grand champion, ce grand entrepreneur, ce grand homme d’affaires. Ils avaient cette fierté là, et je peux vous dire que cette fierté, enfin cette lueur dans leurs yeux, quand je leur ramenais mon carnet de notes, je la voyais pas, c’était même tout le contraire (Rires).

Voir la lueur de fierté dans les yeux de mes parents

Et puis un jour ma mère rentre et me dit : « Edgar, demain tu es inscrit à la course des parents d’élèves. » Et elle m’a dit ça avec cette espèce d’émotion, cette espèce d’enthousiasme, et là je me suis dit : « Ou la la, il va falloir que je fasse quelque chose. » Sauf que moi j’étais un autodidacte du ski. Je me déplaçais en ski dans la station, j’allais prendre un téléski, j’allais faire du ski avec mes copains, mais je n’avais jamais eu un moniteur, ni un entraîneur pour m’apprendre la technique du ski. La course des parents d’élèves, c’est un slalom. Je n’avais pas la technique pour faire du slalom et j’étais doublement embêté parce que premièrement, je n’avais pas la technique et deuxièmement, je n’avais pas le matériel.

Parce que le matériel, pour ce qui est du slalom, ça commence par de bons skis. Des skis affûtés et fartés. Mais moi c’était pas le cas, moi j’avais des ski qui n’étaient pas du tout affûtés, à force de passer sur les cailloux j’avais complétement abîmé mes semelles. Donc j’avais deux problèmes. Et ce que j’ai fait, c’est que je suis allé voir le grand champion, j’avais la chance de côtoyer un grand champion, je vais pour lui donner mes skis et je lui dit : « Monsieur Jean, est-ce que tu peux faire mes skis pour qu’ils aillent aussi vite que quand tu as gagné ta médaille ? » Et là, il les a pris et les a emmenés au fond du magasin, les a filés à son technicien, celui qui lui avait préparé ses skis lorsqu’il était champion olympique, et il lui a dit : « Tu les fais comme si c’était les miens. »

Là j’ai repris un peu confiance, parce que j’avais toujours en tête le regard de ma mère, enfin cette espèce d’enthousiasme avec des attentes. Et quand il m’a rendu les skis, je lui ai dit : « Mais comment tu fais pour skier entre les piquets ? Je l’ai jamais fait. » Et il m’a répondu « Mais si, tu l’as déjà fait, mais si. Avec tes copains, vous faites l’escadrille volante, je vous ai vu sur les pistes. » L’escadrille volante ça consistait à passer entre les touristes le plus vite possible, et si t’en reverses un, tu gagnes un point. (Rires). Et Jean m’a dit : « écoute, les piquets, c’est plus facile à passer que les touristes parce que ça bouge pas. » (Rires).

J’avais du bon matos, un bon conseil, l’avis d’un grand champion, je me suis dit : « cette course, elle est pour moi. » Je suis parti à fond et j’ai gagné le Premier Biberon à la course des parents d’élèves. C’était ma première médaille. Quand je suis rentré à la maison, j’ai vu la belle lueur de fierté dans le regard de mes parents, le même regard que quand ils regardaient le grand champion.

Briller dans le regard des gens qui comptent

J’ai développé le rêve d’être un jour, dans mon truc à moi, le meilleur du monde sur la base de quoi ? Sur la base d’un regard. Mais pas n’importe lequel, celui de mes parents. Un truc qui t’intéresse, ce n’est pas parce qu’il t’intéresse mais c’est parce qu’il intéresse les gens qui sont important pour toi. Si je veux savoir si je vaux quelque chose, si je suis bon dans quelque chose, je ne vais pas le voir uniquement dans le résultat que j’obtiens, je vais le voir dans la considération, le supplément d’affect, de considération, d’encouragement, c’est-à-dire d’ondes positives, de la part des gens que j’aime, des gens qui comptent pour moi, qui sont importants pour moi.

À partir de là, j’ai un peu compris que la motivation n’était pas liée à une situation ou à un métier. Il n’y a pas un métier en soi, ou une situation en soi, qui peut te motiver. Si tu es motivé, il y a des raisons et bien souvent les principales raisons sont liées à la passion que tu entretiens avec ce métier. Parce que ce métier où cette situation te renvoie une image positive de toi-même dans le regard des gens qui comptent pour toi.

Et c’est pour ça que ça te motive et que ça te donne envie. C’est pour ça que le ski de bosses en soi n’a rien de motivant mais ça a été motivant parce que ça me permettait de briller dans le regard de mes parents, et plus tard dans le regard de mes entraîneurs, et plus tard dans le regard d’autres personnes qui ont été importantes pour moi.

Investir dans le positif et désinvestir dans le négatif

Et ça a été une source extraordinaire de motivation car je trouvais dans le ski plus d’énergie positive de la part des gens qui étaient importants pour moi que d’énergie négative. J’ai investi mon temps dans des choses qui me rapportaient du positif et j’ai désinvesti dans les sujets où je récoltais du négatif. Je n’ai pas fait de vieux os à l’école, parce qu’à l’école je recevais beaucoup plus d’énergie négative que positive. Et donc, chacun son truc, mais pour moi, c’est ce qui a été fondateur de ma carrière.

Aujourd’hui j’ai des enfants et je réfléchis à ce que je transmets, quelle énergie positive je transmets quand ils me ramènent une mauvaise note. Est-ce que je gueule ? Est-ce que je punis ? Est-ce que je fais des reproches ? Est-ce que je conseille ou est-ce que j’encourage ? C’est pas facile d’encourager quand ta fille te ramène un quatre en maths et que la moyenne c’est 12, c’est pas facile.

Il faut du temps pour faire un champion

Ce que le sport m’a aussi appris, c’est que pour réussir dans un domaine il y a aussi une question de temps. Quelque part, il faut du temps pour faire un champion. Ça prend du temps, ça prend de l’énergie. Vous savez, quand vous êtes au départ des Jeux Olympiques et que vous regardez autour de vous, moi j’étais face à 15 adversaires, on était 16. J’avais 15 adversaires de tous les pays. Il y avait un Russe, il y avait un Japonais, trois Canadiens, trois Français, deux Américains un ou deux Scandinaves et voilà, on venait de tous les pays. On avait des histoires différentes, des parcours différents, des raisons différentes d’être là, sur cette plate-forme des Jeux Olympiques, et on allait, les uns après les autres, s’élancer.

Ce qui est sûr, c’est que tous, nous avions à peu près dix ans de ski de bosses dans les genoux, ça c’est sûr. Ce qui est sûr, c’est que sur les dix ans de ski de bosses, nous avions tous à peu près 2400 heures d’entraînement par an, donc 24000 heures de ski de bosses dans les genoux, d’entraînement, de préparation. Ce qui est sûr aussi, que c’est que sur les 24000 heures d’entraînement de ski de bosses, nous avions tous fait 1,3 million de virages, j’ai fait le calcul. Et on avait eu pour faire ces 24000 heures et ces 1,3 million de virages les mêmes conditions, les mêmes moyens, les mêmes entraîneurs, ça c’est sûr.

Donc c’est difficile de dire pourquoi, si vous êtes tous pareils au départ, pourquoi il y a des différences à l’arrivée, juste parce qu’il y a cinq juges en bas qui font leur boulot et qui disent : « toi, tu es meilleur que les autres. » ? Où elle est, la différence ? Est-ce qu’on peut déjà voir dans le portillon de départ la différence de talent, la différence de travail ?

Extraire de la valeur de ses entraînements

Moi je pense que ça se joue dans la capacité de chacun des 16 skieurs à extraire la valeur du temps qu’il a passé à s’entraîner, et c’est ça qui prend du temps. C’est notre métier, quand on est athlète, d’observer nos adversaires : quels sont leurs talents ? Sur quels points faibles on peut les attaquer et quel est leur état de forme ? C’est notre métier, ça fait partie des connaissances que l’on doit développer. On doit connaître notre marché, on doit connaître notre propre positionnement, celui de notre marché, celui de nos adversaires, pour être capable de délivrer nos performances, c’est une évidence.

Donc j’observais mes adversaires, mais la chose que j’observais le plus, c’était comment ils arrivaient à extraire de la valeur de leur entraînement, des heures de travail, des 6-8 heures par jour qu’ils devaient faire en ski, à l’entraînement physique, à la préparation mentale, à tous les niveaux. Et ce que j’ai compris, c’est que les plus difficiles à battre, c’était les Français. Je les connaissais bien puisque j’avais la chance de m’entraîner avec eux. Il y en avait un particulièrement fort, c’était Olivier Allamand, qui était un skieur de la même génération que moi. C’est-à-dire qu’on est arrivés ensemble dans l’équipe de France à l’âge de 16 ans : lui, il arrivait du club des sports de La Plagne et moi, de La Clusaz. Mais de 16 ans jusqu’à 22 ans, on s’est retrouvés dans les mêmes compétitions. C’était quelqu’un qui arrivait à extraire de la valeur tous les 100 virages. Pourquoi et comment il le faisait ?

Se remettre en question à chaque descente

Tous les 100 virages, c’est quelqu’un qui s’arrêtait devant le coach, qui discutait avec le coach, qui cherchait à savoir ce qu’il avait bien fait, ce qu’il allait améliorer et qui, par rapport à ça, trouvait des solutions qui allaient lui permettre de faire un petit peu mieux le coup d’après, avec un petit peu moins d’efforts ou d’aller un petit peu plus vite. Il trouvait tout un tas de solutions tous les 100 virages.

Quand vous êtes au départ des Jeux, vous avez fait 1,3 million de virages et il vous reste 65 virages pour gagner les jeux. 1300000 virages de préparations, 65 virages de réalisation. Quand un gars se remet en question tous les 100 virages, si l’on considère qu’une remise en question c’est une marche d’escalier, là tu vois la différence. Parce que se remettre en question tous les 100 virages, ça correspond à 13000 marches, j’ai fait le calcul. Si vous vous remettez en question tous les 200 virages vous n’êtes pas au même niveau.

Mais si tu te remets en question tous les 65 virages, ton escalier il a 20000 marches. Moi, c’est ce que j’ai cherché à faire. Je n’étais pas meilleur qu’Olivier, je n’avais pas plus de moyens, je n’avais pas plus de temps, et j’avais les mêmes entraîneurs, on s’entraînait dans les mêmes conditions, sur les mêmes pistes. La seule chose que j’avais à faire, qui était à ma disposition, à chaque fois que j’arrivais en bas de la piste, c’était de discuter avec l’entraîneur qui était là et de chercher à extraire un peu de valeur, à trouver une solution, à progresser, à gravir une marche.

Une petite marche, certes, mais faire un virage un peu mieux que les 65 virages précédents et gravir cet escalier de marche en marche. À la fin, c’est 20000 marches, soit 7000 marches de différence avec Olivier. Quand on arrive aux J.O., il se trouve que le résultat reflète exactement ça : Olivier termine deuxième aux Jeux Olympiques et moi je termine premier avec 83 centièmes d’avance. 83 centièmes de temps sur un score global de 26 c’est pas grand-chose.

Mettre plus de pression sur le jeu que sur l’enjeu

C’est quoi une solution qui fait avancer ? C’est rien, c’est peanuts, c’est le détail du détail. C’est là qu’on comprend qu’il faut du temps pour fabriquer un champion, que c’est la perfection du métier sans cesse renouvelée, sans cesse cultivée, qui peut faire un jour de grands résultats, c’est dans cette perfection-là.

J’ai trouvé que la notion de progrès était plus importante que la notion de résultat. J’ai mis plus de pression sur le jeu que sur l’enjeu. Je le traduis autrement : j’ai mis plus de pression sur le fait de progresser que sur le fait de gagner, parce que plus tu mets de la pression sur l’enjeu plus tu stresses. Pourquoi ? Parce que le résultat, il vient après la ligne d’arrivée. On n’a aucune maîtrise sur le résultat, enfin on a une maîtrise des conditions, on a une maîtrise sur la capacité à se lever le matin et à s’entraîner avec le niveau d’intensité de celui qui a l’intention d’être un champion.

Si tu te lève en essayant d’être un champion c’est pas la même chose que si tu te lèves pour le devenir. C’est pour ça que quand je dis à Jean-Claude Killy : « T’inquiète, je serai champion olympique », ce n’est pas par arrogance, contrairement, à ce qu’a pu penser un journaliste qui m’avait posé la question. Il n’y a pas de journaliste dans la salle ? (Rires).

Ce journaliste m’avait dit : « Edgar, dans trois ans, il y a les Jeux et ça se déroule en France. Tu joues ta vie là-dessus parce que tu es déjà champion du monde et donc on t’attend au tournant. Est-ce que tu as peur ? » Et ma réponse : « bah non, parce que je vais les gagner. » Et la question qui vient derrière : « Mais tu vas faire comment ? » En fait, c’est le mec qui avait peur, c’est là que je me suis dit que c’était lui qui avait un problème et je l’ai pas rassuré parce que je lui ai répondu : « J’en sais rien, mais j’ai trois ans pour trouver des solutions. » Et il a écrit dans son article le lendemain que j’étais prétentieux et arrogant.

Il ne pouvait pas comprendre que les trois ans pour trouver des solutions, pour progresser, pour gravir ces escaliers qui allaient m’emmener vers la victoire, c’était pour moi quelque chose que je maîtrisais. Il ne pouvait pas comprendre que la pression sur le résultat, le fait de dire je vais les gagner, c’est pas parce que je sais que je vais les gagner, c’est parce que je vais aborder chaque journée avec le mental du mec qui crée les conditions, qui se met au niveau de réflexion, au niveau de pensée, du champion. Si j’ai gagné, c’est parce que j’ai réussi à créer les conditions pour que ça marche.

Qu’est-ce que le mental du champion ?

On parle souvent du mental du champion, c’est extrêmement complexe à décrire le mental un champion. Je n’ai pas de définition, d’ailleurs, je pense que derrière il y a toujours un état d’esprit, une façon de penser, et ça je l’ai appris au départ à mes dépens, à l’âge de 12 ans, quand j’ai commencé les bosses et que je suis arrivé au club de sport à La Clusaz. J’avais jamais eu un entraîneur avant, donc j’ai découvert un nouveau monde, un monde où il y avait des horaires : il fallait s’arrêter à 4 h, partir à 9 h alors qu’à 8 h 30 j’avais déjà les skis aux pieds …bref j’ai découvert un monde.

J’ai surtout découvert un truc dingue : une piste de bosses. 300 m de long, 150 m de large, 28 de déclivité : c’est simple quand tu es au bord de la piste et que tu écarte les spatules, quand tu regardes les gens en bas, tu as l’impression que c’est des Playmobil (Rires). C’est très raide, c’est vertigineux, c’est vertical et tu as plein de bosses. Je me suis tourné vers l’entraîneur et je lui ai dit : « c’est qui le taré qui a fait cette piste ? » Il m’a répondu : « c’est pas un taré, c’est un magicien. Il fait quoi le magicien ? Il met les bras devant et il se laisse glisser, et c’est ce que je te conseille de faire. »

Et il est parti. Et c’était magique : l’impression que pour lui la piste était aussi simple qu’une piste verte alors que pour moi c’était une piste noire. Et donc je me suis souvenu de ce qu’il m’avait dit : tu mets les bras devant et tu te laisses glisser. C’était mon tour. Il avait mis 30 secondes pour descendre la piste moi j’ai mis les bras devant, je me suis laissé glisser et je me suis planté au bout de cinq virages. J’ai mis huit minutes à descendre cette piste, huit longues minutes. Les mecs se moquaient de moi en bas : « Eh, tu as perdu quelque chose Edgar ! » « Quoi ? » « L’équilibre ! » Arrivé en bas, j’avais tout perdu : l’équilibre, le contrôle et surtout la dignité, parce que huit minutes pour descendre cette piste que l’autre avait descendu en 30 secondes, c’était la honte, c’était l’humiliation totale.

À tel point d’ailleurs que j’ai dit à l’entraîneur : « Je crois que je ne suis pas fait pour ce sport ». Et là il m’a dit un truc qui a changé ma vie. Je ne sais pas ce que vous auriez aimé qu’on vous dise dans une situation où vous êtes en détresse totale, mais moi il m’a dit un truc qui a changé ma vie. Il a commencé par faire un diagnostic et il m’a dit : « Edgar, quand tu étais en haut, à quoi tu pensais ? » Et je lui ai répondu : « je me suis dit que les bosses, c’était un problème ». Il m’a dit alors : « Aussi longtemps que tu verras le problème, tu chercheras des excuses ; aussi longtemps que tu chercheras des excuses, tu fabriquera des échecs : aussi longtemps que tu penseras comme un looser, tu finiras comme une m*. Faut pas imaginer que tu deviendras un champion alors que tu penses comme un looser. »

Le champion voit des opportunités là où les autres voient des problèmes

Le champion, là où tu vois des problèmes, lui, il voit des opportunités et le fait de voir une opportunité, derrière il trouve des solutions. Et c’est parti de là, en fait. Il m’a fait prendre conscience que le mental d’un champion n’était pas lié au fait d’être un génie ; un champion, c’est juste quelqu’un qui arrive à concentrer son inconscient sur des choses simples mais constructive, pas sur des choses compliquées qui le font stresser. Le problème est important mais dans le problème il y a peut-être un début de solution qui va lui permettre d’aller de l’avant.

C’est cette façon de cultiver cet état d’esprit qui fait de toi un champion. Oui, il y a des difficultés qui sont énormes, oui, on se lance des défis qui sont impossible à réaliser, mais pour autant, petit à petit, on va gravir les marches et on va tenter de créer les conditions pour que ça marche. On va trouver tous les jours des solutions et on va y arriver tôt ou tard.

Ne pas oublier le plaisir

C’est ça que j’ai trouvé juste extraordinaire à travers les enseignements que j’ai pu retirer de la part de mes entraîneurs. Et j’ai trouvé un truc extraordinaire aussi, c’est le plaisir. Parce qu’il ne s’agit pas juste de chercher des solutions tous les jours et le corps encaisse, encore faut-il arriver à prendre du plaisir. J’ai compris ça à 19 ans, quand je venais juste d’être champion du monde.

C’était un moment particulier de ma carrière, un moment extraordinaire : vous avez 19 ans, vous êtes au début de votre carrière sportive. Imaginez : c’était la première fois que je participais aux championnats du monde, cette course avait lieu tous les deux ans. À cette époque-là, mon sport n’était pas encore olympique, donc le championnat du monde c’était la course la plus importante de notre sport. Être champion du monde c’est être champion de LA course. Et donc je gagne le championnat du monde, un peu à la surprise générale, et le lendemain mon entraîneur me dit : « Edgar, réfléchis maintenant à la manière dont tu veux emmener ton sport au niveau supérieur. Parce que là, tu es champion du monde, tu vas avoir cette prime au leader, cette prime du champion face aux juges, mais tu ne l’auras pas longtemps si tu n’emmènes pas ton sport à un niveau supérieur. » Moi je lui ai dit : « Tu n’as pas vu le reportage hier soir ? » « Si, c’est justement pour ça que je te pose la question. »

J’adorerais vous montrer ce reportage, mais comme je ne l’ai pas, je vais vous le raconter. C’était la première fois que j’avais un portrait au Journal de 20 heures, c’était sur France Télé en 1989, et ça commence par une boîte de nuit. C’est censé être un portrait d’un champion et ça commence dans une boîte de nuit. Je suis en train de danser, je m’éclate, tout ça, jusque-là, à la limite, d’accord. Mais comme on sait qu’on n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne impression, celle-là elle était pas extraordinaire.

Après, il y a une interview. Je suis content, j’ai gagné mais la fin du reportage est terrible. Parce qu’en fait le journaliste me pose une question alors qu’il m’avait confortablement installé dans un transat sur la terrasse du restaurant le Relais de l’Aiguille à La Clusaz, une terrasse extraordinaire qui donne sur un panorama fantastique. Moi je suis cool et il me demande : « À 19 ans, et champion du monde, c’est quoi pour toi la vie ? » Et là dans un élan philosophique, car j’avais une âme de philosophe qui depuis très, très longtemps sommeillait en moi (Rires), je lui réponds : « Ski, sexe and rock n’ roll ». Voilà ce que je croyais être ma vie à 19 ans.

Comment amener son sport à un niveau supérieur

Donc quand le lendemain, ton entraîneur te chope et te demandes comment est-ce que tu vas amener ton sport au niveau supérieur, tu sors les rames, parce que tu te rends compte que c’est beaucoup plus difficile d’être champion du monde et de progresser à un niveau supérieur. Les marges de progrès sont forcément plus réduites, les marges de manœuvre aussi, et forcément l’exigence des gens autour de toi est plus élevée donc forcément tu as plus de pression. Et là finalement, j’ai fait le plus facile. C’est maintenant que ça commence.

La remise en question, tout d’un coup, elle a été forte et donc je lui ai dit : « je n’en sais rien comment je vais monter mon sport à niveau supérieur. Jusque-là en plus c’est toi qui m’a guidé, qui m’a donné des conseils, qui m’a montré la voie, j’aimerais bien que tu continues. » Il m’a répondu : « c’est ma façon de faire, maintenant à toi de tracer la voie comme un premier de cordée, parce qu’en tant que champion du monde, c’est à toi de tracer la voie. » Je lui dit : « mais comment je peux faire ? » Il me répond : « qu’est-ce que tu aimes faire ? Entre un portillon de départ et la ligne d’arrivée, où es-tu vraiment bon ? Qu’est-ce que tu aimes faire dans ton cœur de métier ? » Je lui réponds : « Je pense qu’il va falloir que je corrige tous les défauts que j’ai, ce sont des défauts techniques, je fais des fautes techniques, je vois pas autrement de quelle façon je pourrais emmener mon sport au niveau supérieur. » Il me répond : « Soit. Ok. Fais-en une à fond et on en reparle. » Je fais la descente en 32 secondes et je lui dis : « alors, tu fais quoi avec les fautes ? » Et il me répond : « je te les corrigerai quand tu la feras en moins de 30 secondes. »

Travailler sur ses forces, pas sur ses faiblesses

Qu’est-ce qu’il a fait ? Pour me faire progresser sur mes faiblesses, il m’a fait travailler sur mes forces. Ce qu’il a fait à ce moment là, c’est qu’il a voulu être exigeant mais au bon endroit, il a voulu être exigeant sur le truc que j’aime le plus. Et honnêtement quand il m’a dit « on les corrigera quand tu iras en moins de 30 secondes » j’ai pris ça comme un défi. C’était un défi pour moi, ce n’était pas une contrainte. Il ne m’a pas mis un truc que je voyais comme quelque chose de pénible à envisager, un truc harassant, un truc infaisable, un truc où j’allais galérer pour y arriver. Pourquoi être obligé de ralentir pour corriger mes faiblesses ? Ça aurait été une galère, parce j’aurais dû me forcer à me caler sur un truc en oubliant mes forces.

J’étais un skieur instinctif, je skie sans réfléchir, ça veut dire que c’est quand j’allais vite que je me sentais bien, quand je n’avais plus le temps de réfléchir, c’est là que j’étais le meilleur. Alors certes je faisais des fautes techniques mais quand il m’a proposé d’aller encore plus vite, j’ai vécu ça comme un défi, comme un challenge. Ce challenge-là j’avais envie de le relever. Je sentais au fond de moi, j’avais cette confiance nécessaire, que j’allais y arriver. J’ai mis plusieurs jours à skier la piste en moins de 30 secondes et quand j’y suis arrivé et que je lui ai dit : « bon, alors, corrige-moi mes fautes » il m’a répondu : « écoute, tu vas tellement vite, on ne les voit même plus » (Rires). J’ai trouvé ça dingue ! Il a optimisé mes forces.

Ce n’est jamais simple de comprendre ce que l’on sait faire, c’est encore plus difficile de l’optimiser et d’y travailler. C’est facile de voir les faiblesses des gens, c’est facile de voir leurs défauts, c’est facile de mettre l’accent là où ça fait mal. Mais quand on est un entraîneur, la difficulté c’est d’être capable d’optimiser la force, parce que c’est ce qui va nous faire gagner en confiance. La confiance est une énergie positive, comme la motivation. C’est l’énergie du plaisir et c’est avec cette énergie-là qu’on va pouvoir corriger les faiblesses. C’est à partir du moment où je vais avoir un bon niveau d’énergie positive que je vais pouvoir investir du temps à corriger mes faiblesses. Donc le principe qui était derrière, et qui m’a guidé tout au long de ma carrière, a été d’être vigilant sur ses forces et indulgent sur ses faiblesses.

Faire son métier avec un haut degré d’exigence

Et c’est ce qui m’a permis de cultiver le plaisir, et je me suis rendu compte au fil du temps que ce n’était pas le résultat qui me faisait plaisir, c’était le plaisir que je prenais à faire mon métier avec un haut degré d’exigence et ça, ça change tout.

La perception de cette capacité que l’on peut avoir à être exigeant est extrêmement importante. Ce qui cultive la motivation des uns et des autres, c’est cette capacité à avoir des projets, d’être en projet, cette capacité à trouver ses sources, ses ressources, ses talents et à en faire des points forts. Capitaliser dessus et être sans arrêt intéressé à se développer et à développer des solutions dans un métier qui, en soi, n’a rien de motivant ni rien d’intéressant.

Un métier devient intéressant parce qu’on développe une relation par rapport à ce métier, on développe une curiosité, on se dit qu’on peut faire encore mieux, qu’on peut progresser, qu’on peut avancer et parfois les solutions ne sont pas sur le métier lui-même. Un métier peut-être intéressant mais on peut avoir le sentiment d’en avoir fait le tour. Et quand vous êtes skieur de bosses, ce n’est pas avec un entraînement de plus dans les bosses que vous allez devenir meilleur. À un moment donné, c’est beaucoup en jouant sur d’autres compétences, c’est physiquement parce que nous, notre outil de travail c’est notre physique, c’est notre corps. Plus je travaillais ma musculature, ma vélocité, ma puissance, plus je pouvais skier vite et plus je franchissais des limites qui me paraissaient infranchissables en m’entraînant seulement au ski.

Les 3 piliers de la performance

C’est en développant mon physique que je pouvais développer ma technique de skieur et donc ça ne se joue pas que sur un truc, ça se joue sur tout un tas de facteurs. Mentalement, on peut se libérer et on peut trouver d’autres solutions, d’autres ressources qui vont nous permettre d’être encore meilleur physiquement et techniquement. Parce qu’en course on va mieux réussir à délivrer le truc. Parce qu’en fait la performance d’un athlète, on peut faire le parallèle avec la performance d’un chef d’entreprise, repose quand même sur ces trois facteurs : il y a le facteur de la compétence, il y a le facteur de l’outil de travail – chez nous c’est le corps, mais c’est aussi la santé – et puis il y a le facteur du mental, c’est la motivation. Physique, technique et mental sont les trois piliers sur lesquels repose les capacités et la performance d’un athlète, et sans doute aussi celles d’un chef d’entreprise.

Et pour tout ça, il faut de la motivation, pour les entretenir, les cultiver et faire en sorte d’emmener les gens. Moi je suis toujours parti du principe que j’avais les entraîneurs que je méritais. C’est marrant parce que ces entraîneurs-là, je ne les ai jamais choisis. Ils faisaient partie de la Fédération Française de Ski. Je me disais toujours que pour qu’un entraîneur soit motivé, il faut qu’il ait un athlète motivant. Alors c’est drôle de partir de ce principe-là. Parce que le gars, il est payé pour ça, mais son temps, son énergie, son intelligence, son talent, ses savoir-faire, certes il est payé pour tout ça, mais si je veux qu’il soit motivé, alors il faut que je sois motivant.

Être motivant pour motiver son entourage

Quand je dis par exemple : « Je veux être champion olympique », c’est ma façon à moi d’être motivant, c’est ma façon à moi d’emmener autour de moi des gens qui sont payés pour être entraîneurs de l’équipe de France. Mais je me dis qu’il y aura peut-être un supplément d’âme pour eux quand ils vont se lever le matin et se dire, non pas : « Je suis payé pour être l’entraîneur de l’équipe de France », mais : « Je suis payé pour être l’entraîneur du futur champion olympique ». Et ça, ça va valoir un supplément d’âme parce que sur le CV, ça va faire bien d’avoir entraîné un champion olympique, ça peut faire bien, ça donne un peu plus de sens au pourquoi il se lève le matin.

Donc c’est pour ça que quand un journaliste me décrit comme un petit branleur prétentieux et arrogant, ça m’énerve, ça me frustre, ça m’ennuie fortement. Parce que je ne veux pas que mes entraîneurs, qui se lèvent tous les matins pour m’aider à créer les conditions de la gagne se disent : « De toutes façons, c’est un petit branleur, on n’ira pas au bout, donc c’est pas la peine. Je n’investis pas du temps, de l’intelligence, de l’énergie, du talent, du savoir-faire pour le faire réussir, ce n’est pas la peine, parce que c’est un petit branleur. Je lui dis un truc, il ne va pas le faire. »

On ne peut pas plaire à tout le monde

J’étais peiné par cet article, honnêtement, c’est pour ça quand j’ai pris l’article et que je l’ai montré à mon entraîneur pour lui demander : « Qu’est-ce que tu en penses ? », vous savez ce qu’il m’a dit ? « Tu peux pas plaire à tout le monde. » Et ça veut dire quoi ? Ça veut dire que dans la vie, si tu veux gagner, tu ne peux pas agir de la même manière que si tu veux plaire. Que parfois pour gagner, il faut accepter de déplaire. En même temps, tu ne peux pas déplaire à tout le monde non plus. Ce qu’il a voulu dire c’est que tu ne peux pas plaire à tout le monde donc il faut se demander : « Quelles sont les personnes à qui je veux plaire et quelles sont les personnes dont je me moque ? »

Eh bien c’est simple, il y a moins de 10 personnes à qui il faut que mon projet plaise, c’est-à-dire pour qui il faut que mon projet ait du sens. Si mon projet n’a pas de sens à leurs yeux alors je ne suis pas assez motivant. Et ces gens-là je les compte sur les doigts d’une main : mon entraîneur, mon préparateur physique ou mental, le coach, le kiné, le médecin de l’équipe de France, c’est eux qui sont partie prenante des résultats. Après il y a les parents, après il y a un peu le staff, l’entourage et après il y a les autres, les commentateurs, les journalistes et ils ne sont pas partie prenante.

J’ai appris un truc, c’est que celui qui gagne, c’est celui qui concentre 100 % de son énergie sur son métier, point barre. Mais pour ça, encore faut-il qu’il ait de l’énergie, première chose. Deuxième chose, il faut qu’il sache quels sont les fondamentaux, les basiques de son métier. Et après, quand il a un management qui lui permette, à lui et aux autres, de mettre son énergie sur son métier, tôt ou tard, ça finit par gagner. Il n’y a pas d’énergie gaspillée, il n’y a pas d’énergie dispensée à convaincre des sceptiques qui ne seront convaincus que le jour du résultat, quand le résultat va tomber.

Nano [Nano Pourtier, l’entraîneur d’Edgard Grospiron], quand il m’a dit « Tu ne peux pas plaire à tout le monde », j’ai mis du temps à le comprendre mais quand j’ai franchi la ligne d’arrivée, le journaliste m’a dit « T’es un champion ». Heureusement que j’ai pas perdu mon temps à essayer de le convaincre mais que j’ai misé plutôt sur des centaines de remise en question tous les jours, sur des solutions que l’on trouve pendant des années et des années. Heureusement que j’ai plutôt fédéré des gens autour de moi et que je les ai motivés pour entretenir la dynamique collective

Quand ça gagne, c’est grâce à eux ; quand ça perd, c’est de ma faute

Moi j’ai toujours appris une chose, c’est que si je voulais entretenir la dynamique, il ne fallait pas toujours faire ce que j’avais envie de faire mais il fallait faire ce qui était nécessaire. Quand je pars et quand ça gagne, c’était grâce à eux, et quand ça perdait c’était à cause de moi. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour être sûr de garder la dynamique. Quand ça gagne, c’est grâce à eux quand ça perd, c’est de ma faute. Ils ont fait leur job mais entre le portillon de départ et la ligne d’arrivée, t’es seul alors il faut en tirer les enseignements : où est-ce que ça a coincé et chercher des solutions avec eux, en tirer des enseignements avec eux et se remettre au travail pour ne pas faire deux fois les mêmes erreurs.

L’échec, c’est de reproduire plusieurs fois les mêmes erreurs

Parce que finalement, l’échec, c’est de reproduire plusieurs fois les mêmes erreurs. C’est que l’on n’a pas appris. Il y a une situation, il s’est passé quelque chose et n’on a pas progressé. Or ce sont les petits progrès qui peuvent faire un jour de grand succès. Donc si tu ne veux pas de grand succès, tu reproduis ce que tu fais, tu fais un peu plus de la même chose. Moi ce qui m’importait c’était d’avoir autour de moi des gens, d’avoir cette dynamique, car c’est grâce à eux que je trouvais ma motivation.

Voilà ce que je voulais vous dire sur cette motivation, que c’était une question d’ambition mais aussi une ambition partagée, une question de plaisir avec une exigence certes très élevée mais au bon endroit. Il y a une notion de progrès, une exigence d’excellence mais là encore de petites solutions tous les jours.

La motivation est une énergie qui se cultive

La motivation, ce n’est pas un don du ciel mais une énergie qui se crée, qui se développe, qui se cultive, qui s’entretient puis qui se transmet. On ne peut pas considérer que certains sont motivés et que d’autres ne le sont pas. Et je trouve ça assez magique parce que tout le monde peut avoir accès à la motivation. Parce qu’on n’a jamais interdit à personne d’avoir de l’ambition, on n’a jamais interdit à personne d’essayer de voir où étaient ses forces et ses talents puis de les cultiver, on n’a jamais interdit à personne, malgré les gens sceptiques ou négatifs, de trouver des solutions pour faire un peu mieux avec un peu moins, d’aller un peu plus vite avec moins d’effort ou moins de stress, on n’a jamais interdit à des gens de progresser.

C’est pour ça que la motivation est une idéologie extraordinaire et qui se cultive en permanence parce que ce qui vous motive à 20 ans ne vous motivera plus à 40, parce que la vie évolue et la motivation fluctue, parce que le sens que l’on donnait à sa vie à 20 ans n’est plus forcément le même qu’on lui donne à 50, parce qu’on change et que notre nature évolue.

Mais la motivation est cette énergie assez fantastique et toujours disponible, à partir du moment où on la cultive. C’est une ressource personnelle qui est l’inverse d’une ressource naturelle, qui elle s’use parce qu’on l’épuise. La ressource personnelle qui s’appelle la motivation ne s’use que si tu ne la cultives pas. La vie est quand même plus verte quand on donne du sens à sa vie, quand on trouve des axes de progrès, quand on cherche le point de force et qu’on le cultive, quand on arrive à fédérer autour de soi et autour de son projet les gens qui ont aussi conscience de la pierre qu’ils apportent à l’édifice et qu’à la fin ça donne des résultats qui nous enthousiasment et nous rendent heureux.

Voilà ce que je voulais vous dire. Merci.

[Transcription de la conférence donnée par Edgard Grospiron à La Coupole de Saint-Louis le 4/06/2018 à l’initiatice de Acteco 3F et de la CCI Alsace Eurométropole – ce texte ne comprend pas la session des questions-réponses]

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Les enjeux de la performance dans le sport sont très proches de ceux de l’entreprise, dépassement de soi, course contre la montre, confrontation avec l’adversaire, esprit de conquête… Edgar Grospiron, champion olympique, triple champion du monde et quatre fois vainqueur de la coupe du monde en ski de bosses, possède donc une double expertise liée à la performance : l’une issue de sa carrière sportive de haut niveau, durant laquelle il a décroché un palmarès exceptionnel, l’autre liée à sa reconversion. Depuis 2001, il a effectué plus de 800 missions en entreprises sur des problématiques de motivation des ressources humaines.
www.grospiron.net

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